Quelques semaines après sa libération, Matoub Lounès reçoit le Prix de la Mémoire. Sa déclaration lie identité amazighe, mémoire historique et solidarité entre les peuples.

Personne, et surtout pas les plus humbles, n’est épargné par la violence qui secoue l’Algérie. Dans mon pays aujourd’hui, on est tué pour ce que l’on fait.

J’ai été arrêté, mitraillé par le pouvoir comme chanteur berbère. Lorsque j’ai été enlevé par des éléments du GIA, ils ne m’ont pas reproché une quelconque collusion avec le pouvoir. Ce qu’ils m’ont reproché, c’est d’être libre-penseur, de rejeter la dictature arabo-islamique et de chanter l’antique esprit de résistance.

Kahina, Massinissa et Jugurtha sont autant de noms bannis de l’histoire officielle comme de celle des intégristes. Tous les dictateurs qui veulent s’approprier l’Algérie commencent par la façonner pour la dominer. Leur premier acte consiste à effacer la mémoire du pays, c’est-à-dire son histoire.

La langue tamazight, chassée des plaines, retranchée sur les crêtes et refoulée dans le désert, demeure la preuve vivante de l’ancienneté berbère de l’Afrique du Nord. Cette négation de l’identité, cette mémoire traquée, est une constante de notre histoire.

Comme l’écrivait Jean Amrouche, on peut affamer les corps et battre les volontés, mais on ne peut assécher les sources profondes où l’âme puise le lait de la liberté. C’est ce lait de la liberté qui rend indomptables les régions berbérophones.

La culture berbère est, à mes yeux, l’attachement indéfectible à l’esprit de liberté. Les siècles d’oppression nous rapprochent de tous les peuples qui ont connu la même destinée.

Le Berbère que je suis se sent frère du Juif qui a vécu la Shoah, de l’Arménien marqué par le génocide de 1915, de Taslima Nasreen et de toutes les femmes qui luttent, du Tibétain, du Kurde et de l’Africain déraciné. Nous avons en commun la mémoire de nos sacrifices. Je vous demande de tisser les liens de la solidarité.

Lounès Matoub

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